Roland Granier
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Réflexions d'actualité
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Module n° 1

Opportunité d'un retour à Keynes

La politique politicienne est, l’expérience le prouve, inséparable d’une certaine dose de manichéisme. Ce qui induit de fausses conceptions de phénomènes pourtant évidents –selon moi, tout au moins. Ainsi en est-il quand certains responsables de la gauche française qualifient Nicolas Sarkozy de libéral… Curieux libéral, en effet, que celui qui eut l’intention de promouvoir une politique de relance par la consommation lorsqu’il fut Ministre des finances, qui appela de ses vœux et réalisa en partie, au cours des années 2008-2010, une politique de relance économique et, en matière monétaire et financière, de soutien massif du secteur bancaire… Curieux libéral aussi qu’un homme d’Etat qui appelle régulièrement de ses vœux la mise en place d’une politique économique authentiquement européenne… Cet homme, que je n’ai d’ailleurs pas la moindre intention de juger ici, me paraît en réalité bien plus prométhéen que libéral. La volonté humaine l’emporte clairement, chez lui, sur la vieille « main invisible ». Pour en revenir aux politiciens de gauche, ne pas être à leurs côtés signifie, pour nombre d’entre eux, que l’on compte au nombre de leurs adversaires irréductibles et le qualificatif de « libéral » prend alors une tonalité tout simplement diabolique. Dès lors, dans leur manichéisme forcené ils persistent à l’utiliser, même si c’est de manière parfaitement impropre…

Sur un tout autre plan je suis souvent surpris d’entendre des responsables politiques (de droite comme de gauche) évoquer, à propos de politiques économiques d’inspiration plus ou moins keynésienne, l’éventualité ou l’opportunité d’une relance par la consommation… Mais, Messieurs, vous le savez bien ou devriez le savoir, la chose n’a jamais « marché » ! Elle fut tentée de multiples fois entre les deux guerres et après également, les deux échec les plus spectaculaires en la matière ayant été ceux de Léon Blum en 1936 et de Pierre Mauroy de 1981 à 1984. Leur seule réussite consista à renforcer et exacerber l’inflation. Au point que les successeurs de Mauroy durent ensuite lancer, à l’initiative plus ou moins étalée de Fabius et Rocard et avec le soutien de Mitterand, la fameuse politique de désinflation compétitive. Les raisons de cet échec sont bien connues et ont été largement exposées dans nombre d’ouvrages sur le keynésianisme. J’ai suffisamment contribué à leur exposition pour ne pas y revenir ici (voir par exemple Analyse économique, Economica, 4° Edition, 1990). Je profiterai en revanche de ce propos pour rappeler que, souvent confinés dans la panoplie des armes de politique économique de gauche (cette fois ce sont les hommes politiques de droite qui prennent ce parti, car eux aussi sont des virtuoses du manichéisme), les instruments keynésiens d’intervention n’appartiennent à personne et peuvent bien évidemment se révéler efficaces quelles que soient la nature et la couleur de la politique suivie. Mais il ne faut pas trop le dire : aux narines de beaucoup on risque alors (paraît-il) de sentir… le soufre ! Signalons par ailleurs que ce type de faux débat a pour grave inconvénient de camoufler une vraie question : celle de l’incompatibilité entre des politiques macroéconomiques pourtant éprouvées d’une part et les problèmes soulevés par l’ouverture sans cesse grandissante des économies sur l’extérieur, d’autre part… En particulier, ces dernières années, l’évolution plutôt chaotique de la construction européenne laisse hélas mal augurer de la mise en place à moyen terme d’une véritable politique économique commune. Celle-ci permettrait pourtant une homogénéisation bienvenue des politiques financières et, de façon peut-être plus fondamentale, redonnerait aux instruments macroéconomiques de régulation l’efficacité qui leur permit de garantir la stabilité conjoncturelle qui fut celle de la plupart des pays d’Europe au cours des Trente Glorieuses… 


                                                                                                       Roland GRANIER
                                                                                                               Juin 2011
 
Réflexions d'Actualité (suite)
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Module n° 2

Monde en Développement et Pays Riches au XXI° siècle...

A chacun sa mémoire. La mienne n'est pas réputée plus mauvaise que bien d'autres. Aussi n'est-ce pas sans plaisir que je confronterai certains de mes souvenirs à diverses questions qui nourrissent aujourd'hui l'actualité et qui se rapportent à ce qui constitua au cours des cinq ou six dernières décennies (et constitue souvent encore)  le monde pauvre.

Entre 1945 et 1985 (approximativement) on a vu foisonner une littérature des plus variées sur le développement économique des pays en retard. Libéraux, keynésiens, marxistes, partisans de l'autarcie ou au contraire du développement extraverti, adeptes de la dichotomie Centre/Pariphérie, etc.,s'affrontaient en une mélée infernale via des ouvrages parfois savants mais, bien trop souvent aussi, purement idéologiques ou uniquement polémiques. La plupart de ces contributions ont généralement fait le bonheur des éditeurs et libraires, assez souvent (bien que beaucoup plus rarement) des auteurs eux-mêmes... Par ailleurs la problématique du décollage et du développement du "Tiers-Monde" a également alimenté une multitude de débats, colloques scientifiques et réunions politiques internationales (comme par exemple les fameux "Kennedy-rounds" des années 1970). Cette cacophonie, à la résonnance dans certains cas insupportable et parfois même angoissante, notamment au temps de la guerre froide, n'a apparemment conduit a aucun résultat spectaculaire, il faut bien l'admettre. A voir les choses avec un recul pluri-décennal, il me paraît pertinent d'affirmer que s'il est des économistes pouvant se dire déçus par l'impuissance de leur science, ce sont bien les "économistes du développement" de cette époque...

La situation est un peu meilleure aujourd'hui dans de nombreux pays du monde en développement, sauf en Afrique où l'absurdité des frontières léguées par la colonisation, les rivalités tribales et ethniques ainsi que l'étendue d'une corruption parfois présentée (et c'est un comble !) par les intéressés eux-mêmes, comme un trait culturel respectable, convergent toujours vers l'annulation des efforts faits pour dynamiser les nations de ce continent et contribuent fortement à l'impossibilité fréquente de mettre en place une gouvernance stable et politiquement décente.

Les choses ont certes commencé à changer quelque peu à la fin des années 1970, et plus encore dans le courant des années 1980, avec le recul de l'économie planifiée en Chine et au Viet-Nam, puis avec les progrès substantiels réalisés par les initiatives d'inspiration libérale dans ces mêmes pays et aussi en Inde, en Thaïlande, en Indonésie, au Méxique, au Brésil et dans bien d'autres pays de l'ancien Tiers-Monde... Dans le même temps tombait le mur de Berlin, l'Allemagne se réunifiait et la plupart des régimes communistes d'Europe de l'Est s'effondraient sans susciter de grands regrets ! Comble de l'inattendu (et, peut-être, de l'humour) la Chine, officiellement toujours "démocratique et populaire", peut actuellement se présenter comme l'un des sauveurs potentiels d'une Europe économique empétrée dans sa crise financière et à la recherche de ressources susceptibles de conduire ses Etats-membres à honorer leurs dettes souveraines et à même, aussi, de les aider à refinancer leurs systèmes bancaires exangues.

Dans ce contexte global je m'amuse à ressusciter certains souvenirs...: par exemple les distributions de tracts et les thèmes de "débats" proposés dans les amphi de ce qui se dénommait encore la "Faculté des Lettres" d'Aix, de 1968 à 1970. J'assurais, à cette époque, des cours d'Economie aux étudiants de sociologie et de psychologie, ce qui me conduisait à arpenter assez souvent les locaux de l'honorable institution. Comme dans la plupart des Université françaises la situation devenait, dans le monde étudiant, polythéiste : Marx, Mao et Freud faisaient en effet figure de nouveaux Dieux et constituaient des chapelles plus ou moins étanches les unes vis-à-vis des autres; les grand prètres se démultipliaient et, selon leur charisme et/ou leur popularité, prenaient nom et figure de Marcuse, Geismar, Krivine et autre Cohn-Bendit...

Un matin, à l'orée d'un couloir, deux petits groupes de personnes se faisaient face et tentaient de haranguer les étudiants et enseignants qui passaient : l'un des groupes (des adventistes, je crois) proposait sa bible, l'autre suggérait l'achat de son nouveau livre de chevet : le Petit Livre Rouge de Mao. L'ambiance était néanmoins pacifique. Je ne pus m'empécher de leur souhaiter "que ça dure"... Quelques semaines plus tard prononçant, à la Faculté des Sciences Economiques cette fois, devant un amphi bien plein, un cours sur le développement, je signalais l'installation récente en Thaïlande d'une unité de production de Hewlett Packard génératrice de plusieurs milliers d'emplois. Un étudiant gauchiste, donc "intelligent" (rappelons qu'ils étaient tous censés l'être... supérieurement), m'interrompit alors pour me demander de mieux choisir mes exemples et, dans la mesure du possible, de ne pas magnifier les "grandes entreprises capitalistes"... C'est ce qu'on appelle n'accepter que des discours bien formatés. Je lui répondis spontanément que j'estimerais faire un excellent travail si je voyais tous mes étudiant trouver un job chez Hewlett Packard. Et, à ma grande surprise, ma réponse fut suivie d'une puissante salve d'applaudissements... En ce temps, hélas lointain aujourd'hui, tous les débats (scientifiques, politiques, journalistiques) sur le sous-développement concluaient à l'urgence de stimuler les investissements publics et privés, de créer de l'emploi, d'élever les niveaux de vie, d'apporter à ces fins une aide internationale croissante aux pays concernés (pour faire une bonne action mais aussi en forme de pénitence compte tenu des désastres perpétrés par la colonisation !). Faute de quoi l'apocalypse nous était bien entendu promise.

Quoi qu'il en soit je m'étonne de certaines des réactions actuelles de la gauche française face aux progrès réalisés par divers pays dits "moins avancés". Tant que rien de notable ne se produisait on nourrissait l'espérance de temps meilleurs, en prenant bien soin de répéter jusqu'au radotage les reproches qu'il convenait d'adresser aux sociétés mieux nanties. La nécessité de culpabiliser "l'autre" était un mot d'ordre permanent. Mais maintenant que de véritables foyers de développement et de progrès économiques apparaissent dans l'ancien monde en voie d'émergence, la peur succède à l'espoir et diverses nations jusqu'ici pauvres se voient, dans les milieux syndicalistes et/ou politiques de gauche notamment, accusées de concurrence déloyale, de dumping économique, financier et social. Le surgissement dans la réalité d'événements que l'on avait, précédemment, incantatoirement souhaités paraît soudainement insoutenable à la gauche politique et syndicaliste... Sans compter que les étapes actuellement suivies par nombre de pays en réel développement sont très comparables à celles que nos propres nations ont cru bon de suivre lors des premières phases de leur décollage - fin 18° et 19° siècles (bas salaires notamment, autorisant l'épargne des entreprises et donc, qu'on le veuille ou non, de nombreux investissements aussi indispensables que gigantesques ... ).  Les "dividendes" de ces sacrifices ne manquèrent pas de survenir tout au long des deux siècles suivants. Je considère pour ma part la spectaculaire amélioration du niveau de vie des salariés depuis 1780 (en gros) comme un triomphe du capitalisme commercial et industriel beaucoup plus que comme une victoire du syndicalisme... 

Mais l'on peut aller plus loin encore. Le 5 janvier dernier une émission intéressante, selon moi, de France 2 (Envoyé spécial, à 20 h 35) fut consacrée à la réussite économique et financière de Bill Gates et de son épouse Mélinda, les deux personnages se trouvant surtout réunis dans le cadre d'une assez longe séquence sur la Fondation "Bill et Mélinda Gates". Décrire la sensation de malaise qui entourait l'ensemble de l'émission est difficile. Pendant une heure et demie on entendit des éloges sur les services rendus (certes bien difficiles à nier) à l'humanité par le grand innovateur mais, en même temps, il paraissait bien délicat d'admettre que son génie ait pu engendrer des profits (quel malheur ou quel scandale, laissait-on entendre de façon plus ou moins feutrée !). Puis vint la fameuse séquence sur la Fondation et sur les diverses formes de l'aide apportée par le couple Gates aux pays pauvres: citations exactes mais assez peu présentées dans l'enthousiasme. Puis survint le pic du "désenchantement": on nous expliqua, en effet, que Monsieur et Madame Gates avaient l'outrecuidance (c'est moi qui choisis cet adjectif) de faire croire au sacrifice de leur fortune alors même qu'ils ne consacreraient à la Fondation que les intérêts résultant des diverses formes de placements de cette même fortune.  Autrement dit on prend l'auditeur moyen pour un naïf ou un ignare car chacun sait, ou peut aisément imaginer, que les intérêts d'une gigantesque fortune ne peuvent eux-mêmes constituer ... qu'une considérable fortune ! Seule issue acceptable, immédiate et  logique selon moi : des remerciements empressés de la part des récipiendaires...

Je crains que la vérité permettant de rendre compte de ces divers phénomènes se situe simplement dans l'émergence économique progressive et indiscutable (au continent africain près) de divers pays anciennement sous-développés, émergence qui révèle à des Européens désormais soumis à concurrence qu'il devient, pour eux, de plus en plus urgent... de se remettre au travail !
 
                                                                                                                                            Roland Granier
                                                                                                                                                    24/01/2012


                                 
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