Roland Granier
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De la réforme des retraites, par Roland GRANIER
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Cette page, dédiée à des commentaires libres de R. Granier, contiendra le plus souvent des réflexions sur des questions d'actualité concernant les grands problèmes économiques de notre temps, périodiquement mises à  jour.       

 MODULE N° 1                                               

A propos du conflit sur les retraites.

J’écris
ces lignes (21/10/2010) alors que nous sommes au cœur de l’affrontement, pour le moins surprenant par la violence de l’opposition au projet, entre Syndicats et Lycéens d’une part et Gouvernement de l’autre. Ce qui est le plus inattendu, du moins à mes yeux, c’est bien que pareil événement survienne alors même que la problématique en cause est loin d’être récente et a été plus d’une fois exposée. Je me dois de rappeler ici qu’après le terrible déclin démographique des décennies 1920, 1930 et, dans une large mesure 1940, la question de la nécessité de prolonger la vie active en réponse au vieillissement de la population s’est trouvée clairement posée, dès la fin de la seconde guerre, par l’Institut National d’Etudes Démographiques – INED [voir notamment Jean DARIC, « Vieillissement de la population et prolongation de la vie active », INED, Travaux et documents, Cahier n° 7, PUF 1948]. La situation fut ensuite « sauvée » pour une trentaine d’années environ par le Baby-boom et le rajeunissement de la population qui en résulta. Dans l’ignorance de l’imminence d’un nouveau malaise démographique (qui s’étendit en gros sur la décennie 1980 et qui se poursuit plus ou moins, certes sans s’aggraver en France) le tandem Mitterand-Mauroy se crut autorisé en 1981-82 à ramener de 65 à 60 ans l’âge de la retraite. Pari sympathique sans doute, démagogique peut-être, mais certainement fort risqué, ce que certains d’entre nous n’ont pas hésité à dénoncer dès le courant des années 1980. Qu’il me soit par exemple permis de renvoyer ici le lecteur à mon article sur « La Gestion Sociale du Chômage » [Revue d’Economie Politique n° 3, mars 1986, Paris] dans lequel j’écrivis notamment : « Souhaitons bien du plaisir au pouvoir politique, quelle que soit sa couleur, qui devra, dans quinze ou vingt ans, envisager peut-être un allongement de la durée du travail et un recul de l’âge de la retraite ». Je serais fort surpris que les « forces de gauche » n’aient jamais, jusqu’ici, entendu parler de cette inéluctable perspective… A quoi j’ajouterai que nonobstant la croissance ralentie (depuis 1973-74) et la « crise » récente, les progrès de la productivité et une amorce de redressement démographique permettent heureusement, dans notre pays, de limiter quelque peu les dégâts. Ainsi si Pierre Mauroy put diminuer l’âge de la retraite de 65 à 60 ans on ne propose, aujourd’hui, qu’un accroissement de deux ans dans l’espoir de sauver le système par répartition. Sur tous ces points le syndicalisme actuellement dominant me paraît pour le moins bien mal informé…

Quant à tous ceux qui ont cru devoir lancer les lycéens dans la tourmente en leur suggérant un raisonnement simpliste du type « Un départ plus tardif à la retraite = un jeune plus longtemps au chômage », ils devraient rougir de leur inculture économique. Car l’on sait, depuis longtemps, les limites du « partage du travail » et notamment ce fait d’évidence : la réduction de la durée du travail ne limite pas la montée du chômage et réduit moins encore le « stock » existant de chômeurs. Si tel n’était pas le cas les « trente cinq heures » de Madame Aubry n’auraient pas connu l’échec retentissant qui fut le leur ! Car les travailleurs ne sont pas (ou ne sont que peu) substituables ou interchangeables. Ils ne le sont pas, ou ne le sont que très mal, entre gens d’âge voisin. Et ils ne peuvent l’être que moins encore si l’on compare l’inexpérience (et éventuellement l’insuffisante formation) d’un jeune au savoir faire et à la longue expérience d’un senior. En outre on sait les conséquences néfastes, et quasiment partout observées, de l’effet dit de « super-marché » selon lequel la création d’emplois nouveaux ou la libération d'emplois occupés attire autant de nouveaux candidats à l’emploi (qui ne s’étaient jusqu’ici pas manifestés) qu’il n’absorbe de chômeurs déclarés et existants. Et l’on ne peut, bien évidemment, légalement opérer de discrimination positive en faveur des chômeurs déclarés. L’argument avancé me paraît en conséquence dépourvu de toute valeur, voire malhonnête ou, au minimum, d’une insondable naïveté…

On m’objectera que l’objet officiel du conflit (réforme des retraites) n’est peut-être qu’un prétexte pour faire chuter l’actuel gouvernement. Certains le pensent. Dans ce cas, disons simplement que le mobile apparent serait bien mal choisi tant il est évident que notre système de retraites réclame une réforme urgente, prenant notamment appui sur un allongement de la vie active. Plus grave encore serait l’hypothèse (parfois avancée, elle aussi) où les syndicats et, plus largement les divers mouvements de gauche, essaieraient d’interdire le fonctionnement normal de la démocratie parlementaire au profit de l’instauration d’un pouvoir émanant désormais de la rue. Adhérer à une telle conception reviendrait clairement à jouer les apprentis sorciers…

Le lecteur intéressé par la question peut se reporter au chapitre fort documenté écrit par Martine Robert dans : Philippe Barthélemy, Roland Granier et Martine Robert, Démographie et Société, Armand Colin, 2007, pages 125-140. 

                                                                                                                                  Roland Granier

 
A propos de la visite du Président Chinois, par Roland GRANIER
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MODULE N° 2

Le Président Hu Jintao a effectué en France (novembre 2010) une visite officielle de trois jours. La réception fut somptueuse et, apparemment, les contrats décrochés par les industriels français sont des plus alléchants. Ils s’accompagnent le plus souvent d’une promesse d’importants transferts de technologie de la France vers la Chine. En ces temps où les droits de l’homme sont particulièrement bafoués dans ce dernier pays et dans les nations qu’il domine, cette politique peut éventuellement choquer, et d’aucuns n’hésitent pas à souligner que tel est bien leur point de vue. J’aimerais, ici, procéder à quelques réflexions qui ne prétendent certes pas à l’originalité mais qui peuvent être porteuses de remarques qu’il serait éventuellement bon de ne pas perdre de vue.

De façon très générale, il est clair que le développement désormais rapide d’une bonne partie de l’ancien Tiers-monde est générateur, dans les pays riches, de fortes inquiétudes induites par la concurrence effrénée qui en résulte dans le contexte d’une mondialisation croissante. Résultat d’autant plus paradoxal pour les pays industrialisés que l’obtention du développement des pays pauvres s’y est trouvée fortement souhaitée pendant quelque cinquante ans.

En tant qu’économiste longtemps spécialisé dans la problématique du développement du Tiers-monde, je ne peux que rappeler combien, tout au long des années 1960 et 1970, fut en effet officiellement souhaitée l’ouverture des économies pauvres sur l’extérieur afin de les faire profiter des avantages d’un commerce international en croissance soutenue (époque des divers «Kennedy-rounds» notamment) et combien les controverses sur la nature, l’intérêt, les modalités et l’ampleur des transferts de technologie utiles et souhaitables étaient vives et répandues. Mao, pour sa part, régnait alors en maître absolu ; la «bande des quatre» poursuivait imperturbablement ses exactions ; tortures et exécutions capitales étaient monnaie courante, ces dernières faisant même parfois l’objet de séquences télévisées sur nos chaînes nationales sous leur forme la plus pure et la plus dépouillée : alignement de plusieurs centaines de personnes, contraintes de s’agenouiller dans un vaste stade, évidemment suivi d’une exécution moyennant une simple balle dans la nuque (en général administrée par des militaires). Du travail propre, « vite-fait/bien-fait » en somme ! Je n’ai pas entendu souvent, à l’époque, les petits camarades marxistes s’offusquer de la chose (qui d’ailleurs, et hélas, se poursuit plus ou moins !). Selon eux, tout cela ne pouvait en effet se dérouler qu’au détriment des déviationnistes en tous genres et, donc, se justifiait tout-à-fait par la recherche du "mieux être" du bon peuple chinois. Soit.

Mao disparu l’atmosphère changea du tout au tout. En une ou deux décennies la Chine, déjà première par sa démographie, se reconvertit en une économie de marché extrêmement dynamique et efficace, qui se hissa rapidement au rang de seconde puissance économique mondiale. Pour nombre d’entre nous l’évènement était d’une importance majeure, correspondait à un voeu que nous formulions depuis la fin de la seconde guerre mondiale et devait donc se trouver encouragé et renforcé par tous les moyens. Certes, le maintien au pouvoir d’un Parti Communiste très ferme et fort directif, faisant régner une dictature de fer au mépris le plus total des droits de l’homme, fut maintes fois et cyniquement « justifié », selon les Chinois s’entend, par la nécessité de maintenir unie et disciplinée une population d’un volume ahurissant et vivant, de surcroît, sur un territoire de taille continentale. Attitude éminemment regrettable, mais qui ne changeait malheureusement rien aux habitudes séculaires des Chinois plus habitués à vivre sous une chape d’acier que dans les méandres multi - permissifs de la démocratie parlementaire. Et, en même temps, on vit se réveiller en Occident (il fallait bien s’y attendre !) tous les déçus d’un communisme multiforme mais toujours dangereusement onirique qui prétendirent, entre autres, que seule la mise au banc des nations de la nouvelle puissance émergente pourrait la contraindre à emprunter une voie de développement véritablement démocratique. Mieux valait, en somme et à leurs yeux, le maintien de plus de 20% de la population mondiale dans une situation de sous-développement famélique et humainement dégradant que d’accepter de voir, ça et là, une remise en cause suspecte, voire tragique, des droits élémentaires et fondamentaux de certains individus. Question, sans doute, de sensibilité et de proportions ! Pour le dire autrement, ce qui paraissait supportable dans une économie communiste intégralement planifiée devenait inacceptable dans un pays évoluant rapidement vers la libre initiative individuelle et l’économie de marché.

Mais ne pourrait-on, tout simplement, soutenir que seconder (ou aider sensiblement) la Chine dans sa marche vers l’industrialisation et le développement contribuera à assurer, dans l’avenir, un respect de plus en plus ferme des droits de l’homme ? Par ailleurs ne perdons pas de vue que l’Histoire a, plus d’une fois, montré que l’élargissement de la démocratie accompagne fréquemment le développement économique, les progrès de la productivité, l’augmentation des niveaux de vie, l’amélioration de la répartition des revenus et des richesses, cette dernière étant elle-même fonction de la croissance réalisée. Et nombreuses sont aussi les études qui, depuis quinze ou vingt ans, tendent à attester que les «gouvernances» de type démocratique se diffusent à travers le monde parallèlement aux progrès économiques et sociaux. En outre un cercle vertueux finit vite par s’instaurer, progrès politiques et économiques s’entretenant l’un l’autre. Par ailleurs l’instauration d’une démocratie s’appuyant définitivement sur un total respect des droits de l’homme s’est généralement faite au travers de bien des soubresauts depuis la fin du 18° siècle, par exemple en France (pays pourtant emblématique des Droits de l’Homme). Il semble que les actuels dirigeants français aient, une fois de plus, bien vu et bien senti toutes ces vérités. Et, finalement, l’opération récemment réalisée avec la Chine a de fortes chances d’être à gains multiples : la France s’assure ou consolide l’amitié de l’une des plus grandes puissances de demain ; nos industriels chargent de dollars ou d’euros leurs carnets de commande ; la Chine, encore très insuffisamment développée, va bénéficier de transferts technologiques et de savoir-faire susceptibles de développer ses structures productives et sociales, de renforcer son emploi, son revenu global, en un mot sa croissance. Inutile, dans ces conditions, d’adopter une attitude agressive ou vexatoire à l’égard de Monsieur Hu Jintao, ce qui risquerait en outre de renforcer sa propension à négliger les droits de l’homme. Mieux vaut, sans doute, le tapis rouge assorti d’une petite conversation privée et discrète destinée à lui rappeler notre profond attachement à des valeurs rivées à nos âmes par environ cent cinquante années de respect et de pratique. Ce qui, me semble-t-il, vient d’être fait et bien fait. 

                                                                                                                                        Roland GRANIER
 
LA MONDIALISATION N'EST PAS UN PHENOMENE NOUVEAU par R. GRANIER
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Si la « mondialisation » grandissante de l'économie mondiale est un processus incontestable, induit par l'ouverture croissante des diverses économies au commerce extérieur et marqué par l'affirmation toujours plus poussée des spécialisations et des interdépendances entre firmes et nations, il faut bien voir qu'il ne s'agit là que de l'aboutissement d'un mouvement aux origines immémoriales. L'objectif d'élargissement du commerce s'est manifesté dès l'Antiquité, tant il est vrai que l'échange (et donc le marché) a très vite révélé aux hommes les avantages de la spécialisation, de la production quantitativement élargie (réduction des coûts), de la réciprocité, voire de la solidarité due aux complémentarités établies entre échangistes.

Cet objectif n'a pas été perdu de vue au Moyen-Âge, mais a surtout connu un forte accélération vers la fin du XVe siècle (grandes découvertes, naissance et élargissement du commerce transatlantique). C'est à cette époque, sans doute, que la mondialisation a peut-être commencé – et non après la chute de l'empire soviétique en 1989, comme on voudrait parfois nous le faire croire(1)! Elle n'a, par la suite, cessé de s'affirmer, du XVIIe siècle à 1914 notamment et ce, on le sait, au travers d'une accélération quasi permanente. Après une forte régression entre les deux guerres mondiales, elle a naturellement repris une vigueur nouvelle, d'une ampleur jusqu'alors inconnue, à partir de 1945(2)...

À voir les choses dans la longue période, il n'est pas sans intérêt de faire quelques observations simples(3). Considérons pour commencer les années 1870-1913. Les pays aujourd'hui riches d'Europe(4) ont vu, en moyenne, leurs exportations multipliées par 3,9 durant cette période(5). Pour le groupe des pays à la fois riches et « neufs » constitué par l'Australie, les États-Unis et le Canada, le coefficient de multiplication atteint 7,25. Pour six pays (actuellement peu développés) d'Amérique Latine(6) il s'établit à 4,2. Enfin pour dix pays d'Asie il peut être fixé à 3,3(7). Si l'on se penche par ailleurs sur les années 1950-1998, les constatations sont les suivantes: pour le premier groupe (Europe) le coefficient de multiplication est de 19,3; pour le second groupe (pays « neufs ») il atteint 17,32; pour le troisième (Amérique Latine) il est de 10,1; et pour le quatrième et dernier ensemble (pays d'Asie) il se fixe à... 48,7! À ce stade on ne peut donc nier l'accélération des échanges internationaux et l'on ne peut davantage dire que l'ouverture des diverses régions du monde au commerce international soit un phénomène mal partagé.

Une autre manière d'apprécier la vivacité de la dynamique des échanges internationaux consiste à se pencher sur les temps de doublement. Pour la longue période 1870-1998 la croissance du commerce extérieur a été telle qu'il y a eu, dans l'ensemble du monde, doublement des échanges internationaux de marchandises et services tous les dix-neuf ans en moyenne, ce qui est considérable. Ce rythme est par ailleurs très vif pour toutes les régions, le doublement le plus bref étant le fait des pays neufs (ou d'immigration européenne) et de l'Asie (16 ans), et le plus long s'appliquant à l'Afrique (21 ans). En outre, les accroissements les plus rapides concernent pratiquement partout les années 1950-73 (entièrement enserrées dans la phase des « trente glorieuses ») pour lesquelles, en moyenne, la multiplication par deux s'est faite tous les neuf ans seulement. Vient ensuite la sous-période 1990-98 (doublement tous les 11 ans), les années de croissance fortement ralentie (1973-90) connaissant elles-mêmes un rythme de doublement théorique de l'ordre de 16 ans, ce qui demeure fort appréciable. Si l'on compare cette dernière performance à celle de la période 1870-1913 (multiplication par deux tous les 21 ans) force est de conclure que la moindre croissance n'a pas empêché le développement du commerce international de se maintenir à un rythme soutenu.

Reste la sous-période 1913-1950, marquée par une nette diminution de la croissance des échanges, passée à moins de 1% par an, par deux conflits mondiaux et par une chute drastique de l'activité économique en 1929 elle-même suivie d'une stagnation quasi totale jusqu'en 1939. En France, par exemple, le niveau de production de 1929 constitua un sommet qui ne fut retrouvé que vers 1953. C'est le conflit de 1914-18 qui marque le tournant qui conduira par la suite à une frilosité économique mondiale et généralisera le protectionnisme. La période du conflit, marquée par une réduction impressionnante des productions civiles au profit de l'économie de guerre, par le démarrage d'une inflation se muant vite en hyper-inflation et par un endettement massif et généralisé des pays belligérants, débouchera inévitablement, la paix revenue, sur une déstabilisation du système international des paiements aboutissant à un abandon de la libre convertibilité en or au début des années 1930.

Les cartes du jeu économique et politique mondial se redistribuent en conséquence. Les pays industriels d'Europe occidentale et orientale sortent exsangues du conflit, à la fois surendettés (ce qui ampute largement leur niveau de vie) et dotés d'un appareil de production grandement détruit et vieillissant, ainsi que d'une population qui se remet très mal des amputations subies pendant la guerre et qui connaît une accélération inquiétante de son vieillissement. La rupture, due à la guerre, entre métropoles et colonies ou anciennes colonies, a conduit ces dernières, notamment en Asie et en Amérique Latine, à davantage autocentrer leur activité économique et parfois à amorcer leur industrialisation. Il en résulte une modification radicale des courants d'échange, nombre de vieilles complémentarités s'étant muées en nouvelles concurrences.

Du côté des Balkans l'ancienne unité, jusque-là imposée ou contrôlée par l'archaïque empire austro-hongrois, se transforme en une parcellisation stérile et souvent belliqueuse, compromettant les complémentarités régionales d'antan. Pour leur part, les montées du nazisme et du fascisme en Allemagne et en Italie aboutissent aussi à l'installation de systèmes économiques très autarciques. Quant à la Russie, elle fonde l'URSS grâce à une nouvelle forme de colonialisme qui ne peut avouer son nom et en s'appuyant sur une idéologie nouvelle la conduisant à une totale fermeture aux relations économiques extérieures. Seuls les États-Unis tirent fort logiquement leur épingle du jeu: ils deviennent inévitablement et de facto la première puissance mondiale, économique notamment, ce qui aurait pu leur permettre, dès cette époque, de relayer dans l'ordre politique le vieux leadership britannique. Mais ils n'en reviennent pas moins, surtout à partir de 1929, à leur tradition isolationniste: la crise le leur impose peut-être mais leur esprit d'entreprise, leur dynamisme intérieur, l'importance de leurs ressources naturelles et la croissance de leur population le leur permettent, en outre, aisément.

On voit alors se dessiner un monde nouveau, que rien n'aurait permis d'envisager vingt ou vingt-cinq ans plus tôt: le protectionnisme domine, le marché mondial se cloisonne tout en se rétrécissant dangereusement. Et l'on ne peut, dès lors, qu'adhérer à l'opinion de Jean-François Revel quand il écrit, à propos de cette même période: « Donc, sur toute la planète, la vie économique se sclérose et se met à ressembler, en somme, à ce que souhaitent pour l'humanité les adversaires actuels de la mondialisation. »(8)

Cette sombre période sera d'ailleurs également marquée par l'émergence de signes annonciateurs de questions qui agiteront fortement le monde pendant et surtout après le second Conflit mondial. Au travers d'une propagande aussi mensongère que séductrice et savamment conduite, bénéficiant du relais prémédité et du dévouement aveugle des partis communistes occidentaux, l'URSS commence, dès les années 1920 et 1930, à exercer sur l'ensemble de la gauche occidentale et sur les élites intellectuelles une influence qui ne cessera de s'affirmer par la suite. Les premiers signes de la future décolonisation commencent par ailleurs à se manifester. Quant à la peur du lendemain, liée à la stagnation économique et aux menaces de plus en plus pressantes d'un nouveau conflit mondial, elle conduit, notamment en Europe et au cours des années 1930, à un déclin démographique (en termes de fécondité) comme jamais l'Occident n'en avait connu... Dans le même temps l'Allemagne nazie relance sa natalité tout en s'armant puissamment tandis que les colonies, bénéficiant de progrès médicaux et sanitaires massifs et soudains, amorcent la fameuse explosion démographique qui caractérisera plus tard l'ensemble du Tiers-Monde. Enfin les attitudes franchement anti-américaines font leurs premières apparitions en Europe. Ainsi se profile progressivement un monde radicalement nouveau qui posera tous les problèmes que l'on sait durant la seconde partie du XX° siècle.


Toutes les informations statistiques actuellement disponibles indiquent qu'au cours des treize décennies qui constituent la période 1870-1998, la croissance économique et celle du commerce extérieur ont été indissolublement liées. Au niveau mondial l'existence d'un étroit parallélisme entre vivacité de la croissance économique et rapidité de la progression du commerce extérieur saute aux yeux, et traduit bien l'existence d'un lien extrêmement serré entre les deux phénomènes. Les données suivantes l'indiquent clairement: 



                                                                         1870-1913   1913-50     1950-73          1973-98    1870-1998
Produit Intérieur Brut                                                 2,11     1,85          4,91                 4,46              2,71
Echanges Internationaux                                          3,40     0,90          7,88                 5,07              3,78

Le rôle positif du développement du commerce extérieur sur la croissance économique semble donc indiscutable, pour des raisons(9) qu'il est aisé de rappeler. Il suffit pour cela de faire appel à quelques certitudes élémentaires de l'analyse économique et aussi à quelques vérités historiques flagrantes.

On voit bien que l'élargissement des marchés, c'est-à-dire l'augmentation sensible du nombre des échangistes qu'ils rassemblent constitue, pour les entreprises, une raison essentielle d'accroître leur production. Il en résulte une foule d'avantages, concernant autant les offreurs que les demandeurs, qui peuvent se résumer en deux formules: gains considérables de productivité et diminution des coûts de production pour les premiers, offre plus importante, plus diversifiée aussi, ainsi que baisse des prix pour les seconds. Ce mécanisme, au demeurant très simple, a déjà parfaitement fonctionné lors de la constitution ou de l'unification politique et économique des grands États européens, et s'est trouvé rapidement renforcé dans des pays comme la France et le Royaume-Uni, par exemple, lors de la première révolution industrielle puis, un peu plus tard, en Allemagne et en Italie après leurs unifications respectives. La meilleure articulation économique des activités nationales, l'élargissement des marchés induisant à son tour une division (géographique, sociale et technique) du travail plus poussée, l'amélioration, tout à fait fondamentale, des voies et réseaux de communication permettant d'intégrer nombre de régions jusque-là enclavées et plus ou moins autarciques, ont abouti à l'émergence de véritables productions de masse aux avantages technico-économiques indiscutables(10).

Dès lors le processus de croissance économique s'installait dans le long terme et, hormis quelques fluctuations toujours transitoires, ne se démentait plus(11). Et l'on ne voit pas pourquoi l'hypothèse d'effets analogues se révélerait contestable dans le cadre des échanges internationaux, passés ou actuels. De nombreuses expériences, dans le passé, prouvent d'ailleurs le contraire exactement: ainsi les petits pays (démographiquement et/ou géographiquement parlant) aujourd'hui riches se sont tous très fortement « extravertis » depuis la révolution industrielle, car c'était là le seul moyen pour eux d'améliorer leur productivité, les revenus et donc les niveaux de vie de leurs populations, à défaut de marchés intérieurs suffisants(12); a contrario certaines nations, vastes par leur territoire et leur population et bien dotées en termes de ressources naturelles (les États-Unis et l'ex-URSS par exemple), ont pu longtemps se satisfaire d'une moindre ouverture sur l'extérieur: leurs marchés intérieurs se révélaient suffisants pour qu'ils puissent amorcer leur développement et ensuite assurer la pérennité de leur croissance. Les économistes du passé, ceux déjà de l'École mercantiliste, mais aussi et plus encore les plus grands de l'École classique(13) ont immédiatement perçu les avantages de l'échange international et s'en sont d'ailleurs faits les premiers grands théoriciens...

Un second point, aussi, mérite attention. Depuis quelques décennies, semble-t-on nous dire, la croissance des échanges internationaux se serait mue en une « mondialisation » telle que l'on peut l'observer aujourd'hui (aux yeux des partisans de ce point de vue), c'est-à-dire en un instrument diabolique d'exploitation et d'appauvrissement des pays du Tiers-Monde, mis au point et savamment mani-pulé par les pays capitalistes développés et riches via, notamment, leurs multinationales(14). Parmi ces derniers pays, évidemment, l'hyper puissance américaine tiendrait un rôle clé (15). On croit rêver...

De telles accusations ne correspondent ni à la réalité historique, ni à l'observation des faits au cours des dernières décennies. Qui se soucie, par exemple, parmi les militants anti-mondialisation, de ce fait évident que le volume des produits manufacturés exportés par les pays du Tiers-Monde a été multiplié par cinq au cours des années 1970, au point de compter aujourd'hui pour plus de 50% dans leurs exportations? Ou encore, qui invoque le fait que les pays en développement sont, depuis quelques années, acquéreurs de moins de 20% des exportations des nations riches? Voilà des aspects, aisément vérifiables, d'une réalité que l'on se refuse trop souvent de constater. En revanche, face au discours anti-mondialisation, une contre-argumentation reposant sur cette même observation des réalités et des faits peut être aisément développée.

Dans le domaine des réalités historiques il convient de savoir, ou de bien vouloir admettre, que l'apparition et le développement des firmes multinationales est un phénomène déjà assez ancien. Sans aller jusqu'à rappeler qu'une société géante comme la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, induite par l'amorce de l'universalisation des échanges, est apparue dès le XVIIe siècle, on peut faire valoir l'observation, souvent opérée par d'éminents spécialistes des relations économiques internationales, que les multinationales actuelles trouvent indiscutablement leur origine dans les dernières années du XIXe siècle. « À cette époque les facilités de communication et de transport rendirent possible, pour la première fois, l'extension du contrôle managérial sur une longue distance. Les câbles et les bateaux à vapeur, associés au télégraphe et au chemin de fer, créèrent le monde économique moderne et en même temps les bases de la multinationale moderne » écrit par exemple Jean-Louis Mucchielli(16). Et l'auteur, s'appuyant sur des travaux très solides, de préciser que dès 1908 Ford s'installe en Angleterre et en devient le premier producteur d'automobiles en 1913.

En 1914 les États-Unis possèdent au moins 41 multinationales dans les secteurs des machines et de l'industrie alimentaire(17). Pour leur part les pays européens ne sont pas en reste et possèdent eux aussi une quarantaine de firmes à l'étranger avant le premier conflit mondial(18), Michelin ayant, pour sa part, établi sa première firme aux États-Unis dès 1907. Que l'on sache, nul ne s'est indigné de la chose à l'époque et les pays d'où ces firmes étaient dirigées n'ont jamais donné prise à la moindre suspicion de racket ou de surexploitation capitaliste au détriment des populations des pays d'accueil(19)... On peut aller plus loin et noter que l'analyse des multinationales elle-même n'est pas née avec le mouvement anti mondialisation, et qu'à ses origines elle ne revêtait aucune connotation dévalorisante. Ainsi, en France, au cours des années 1950, on peut déjà trouver dans la littérature économique des études relativement exhaustives et très pénétrantes de ces entreprises, de leurs structures, de leurs modes de fonctionnement, de leurs vocations et de leurs comportements(20).

Par ailleurs la mise en cause générale du commerce extérieur en tant qu'entrave à la croissance des nations moins développées n'est, elle aussi, pas particulièrement nouvelle: depuis des siècles libre-échangistes et protectionnistes s'affrontent sur ce thème. De surcroît, à quelque moment que cette mise en cause ait été pratiquée, elle n'a jamais revêtu une allure très convaincante.

Ainsi en va-t-il notamment de la fameuse théorie dite des « termes de l'échange » qui a agité les éco-nomistes du développement tout au long des décennies 1950 et 1960. Cette analyse qui, en fait, a commencé à émerger dans la littérature économique dès les XVIIIe et XIXe siècle, se rattache à la question générale (tout à fait pertinente, en soi) des raisons et des mécanismes par lesquels les partenaires commerciaux peuvent mutuellement avoir avantage à l'échange international. Or, à partir du dernier après-guerre puis, principalement, tout au long des années 1950, divers économistes ont cru pouvoir établir que la nature et la structure des échanges économiques liant pays riches et pays pauvres ne pouvaient que les rendre défavorables pour ces derniers(21).

Le principe général (nous évitons volontairement tout exposé trop technique) consiste à vouloir établir que les pays en développement, principalement exportateurs de produits de base et importateurs de produits manufacturés (ce qui était encore largement vrai à cette époque, mais l'est nettement moins de nos jours), réaliseraient des progrès de productivité se traduisant surtout par des baisses de prix, alors que les pays industrialisés, exportateurs de biens industriels à forte valeur ajoutée, connaîtraient au contraire des gains de productivité affectés beaucoup plus à l'augmentation des revenus réels de leurs salariés et titulaires de profits qu'aux diminutions des prix. Ainsi les pays pauvres verraient le « pouvoir d'achat » de leurs exportations condamné à un rétrécissement permanent. Or les nombreuses tentatives de vérification empirique de cette thèse se sont en général soldées par un constat d'échec: aucune conclusion définitive ne peut être rendue, car les résultats des mesures effectuées se révèlent à la fois très peu robustes et fort divergents, quand ce n'est totalement contradictoires, en fonction des pays (ou échantillons de pays) comparés, en fonction aussi des périodes retenues, en fonction également du choix des années qui « bornent » ces périodes...

Au total on est largement en présence d'une approche dont la contrepartie empirique est pour le moins très floue et en tout état de cause bien incapable de valider ce que d'aucuns aimeraient tant lui faire dire…

Une autre manière, enfin, d'aborder ces questions a été proposée par les partisans de l'« échange inégal »(22). L'inspiration est ici ouvertement marxiste et le raisonnement conduit à affirmer que l'exploitation capitaliste aboutirait à un transfert permanent, voire croissant, de « plus-value » de la périphérie (c'est-à-dire des pays en voie de développement) vers le centre (en l'occurrence les pays industrialisés). Et il en résulterait que la spécialisation des nations pauvres dans l'exportation de produits de base, agricoles et/ou extractifs, et dans l'importation de produits manufacturés les condamnerait à une baisse perpétuelle de leurs termes de l'échange… dont on vient de voir qu'elle est quasiment indémontrable!

Le moins que l'on puisse dire est bien que ces constructions, qui ont agité tant d'esprits, fait couler tant d'encre et, ce qui est plus grave, inspiré tant de politiques économiques erronées, ne démontrent vraiment pas grand-chose. Et l'on peut assurément se demander si les pays en développement n'ont pas bien davantage souffert, depuis 1950, des errements idéologiques ou de la perversité intellec-tuelle de ceux (comprenant nombre d'experts et autres éminents « consultants ») qui prétendent pour-tant leur accorder leur « compassion », que du comportement effectif du monde développé.

Il ne faut surtout pas se cacher que la mauvaise foi délibérée, si souvent attachée à la critique de la mondialisation, consiste à occulter soigneusement, chez divers leaders anti-mondialisation comme dans nombre de médias, bien des réalités qui seraient plutôt de nature à favoriser l'argumentaire pro mondialisation. Considérons par exemple deux pays immenses par leur territoire, gigantesques par leur population et à croissance désormais affirmée (la Chine et l'Inde); considérons en outre deux des quatre « dragons » (Corée du Sud et Taiwan), deux des trois « tigres » (Thaïlande et Indonésie) et, en Amérique latine, le Brésil et le Mexique qui s'érigent de plus en plus, depuis deux décennies, en véritables puissances économiques (au point d'avoir intégré l'OCDE); soit au total huit pays(23) assurément en voie d'émergence certaine et soutenue.

Ces pays présentent, en effet, des taux de croissance très soutenus de leur PIB (Inde, Chine, depuis 1973), parfois impressionnants (Corée du Sud, Taïwan, Indonésie, Thaïlande, depuis 1950), toujours substantiels (Brésil, Mexique), compris en moyenne annuelle entre 4,3 et 8,2% par an sur l'ensemble de la période1950-1998, selon le pays considéré(24). Il n'est pas moins clair que la croissance des exportations a, dans cet échantillon, toujours accompagné la croissance économique globale, et ce tout particulièrement pour les années 1973-98. Pour cette période, en effet, la croissance du rapport « exportations/PIB » est spectaculaire: il passe en moyenne de 4,30% (1973) à 14,06% (1998)(25). C'est sans doute là une belle expression, parmi tant d'autres, d'une mondialisation en marche que l'on ne se sent vraiment pas incité à charger de tous les maux de la création d'autant que ces huit pays, qui fai-saient totalement partie du monde très sous-développé au début des années 1950, rassemblaient à eux seuls, en 1998, près de 48% de la population mondiale…

En vérité rien n'est plus naturel que l'imperturbable poursuite du processus séculaire de mondialisation. Celui-ci n'a vraiment rien d'un phénomène récent qui se serait trouvé artificiellement et soudainement créé au terme d'on ne sait trop quelle machination d'ordre économique ou politique. Il s'agit plutôt d'un processus parfaitement spontané qui manifeste la vitalité irrépressible du véritable esprit d'entreprise, celui qui n'a d'autre vocation que d'élargir sans cesse le champ d'expression et d'action des société libres.


NOTES :

1. Cf. Régis Bénichi, « La mondialisation aussi a une histoire », L'Histoire, n° 254, mai 2001. Ajoutons une remarque pertinemment faite par Jean-Louis Caccomo: « Comment se fait-il que le thème de la mondialisation soit devenu à la mode depuis l'effondrement de l'URSS.? Est-ce véritablement une coïncidence? Ce débat autour de la "mondialisation" n'est-il pas justement une "parade" destinée à masquer l'événement essentiel du XXe siècle: les pays qui vont voulu construire une société de toute pièce, à partir d'un plan central qui impliquait de contrôler et diriger non seulement toute l'économie, mais aussi tous les aspects de la vie sociale et privée, ces pays se sont effondrés de l'intérieur. Ce fut donc l'échec de la mise en application d'une idéologie constructiviste, qui consiste à vouloir «réguler» la société comme si cette dernière n'était qu'une machine et les individus de simples composants! » (in R. Granier et M. Robert (sous la direction de), Culture et Structures Economiques - Vers une économie de la diversité?, Economica, Paris, 2002, chapitre XII, p. 283 et sq.) >>
2. Cf. J. Batou et T. David, « Les deux mondialisations du XXe siècle: de 1900 à l'an 2000 », Economie Appliquée, Tome LV, n° 2, 2002, p. 7-37. >>
3. Toutes ces estimations s'appuient sur l'important et récent ouvrage (référence incontestable s'il en est!) d'Angus Maddison, L'Écono-mie mondiale - une perspective millénaire, OCDE, Paris, 2001. Voir notamment les tableaux de l'Annexe F, p. 377-381. >>
4. Autriche, Belgique, Danemark, Finlande, France, Allemagne, Italie, Pays-Bas, Norvège, Suède, Suisse, Royaume-Uni. >>
5. À prix constants, très précisément en $ américains de 1990. >>
6. Argentine, Brésil, Chili, Colombie, Mexique, Pérou. >>
7. Bangladesh, Birmanie, Chine, Inde, Indonésie, Japon, Pakistan, Philippines, Corée du Sud, Thaïlande. >>
8. Jean-François Revel, L'obsession anti-américaine - son fonctionnement, ses causes, ses inconséquences, Plon, Paris, 2002, p. 80. C'est nous qui soulignons. >>
9. Repérées depuis fort longtemps. Voir par exemple sur ces questions Raymond Barre, « Les échanges internationaux comme dyna-misme de la croissance », Revue Économique, Juin 1965, et aussi André Philip, « La Conférence de Genève, amorce d'un mouvement mondial irréversible », Développement et Civilisations, n° 19, Septembre 1964. >>
10. On trouvera sur ces questions des développements fort riches in Angus Maddison, Les phases du développement capitaliste, Eco-nomica, Paris, 1981 (traduction de l'anglais par R. Granier). >>
11. Seule la crise de 1929 et les difficultés des années 1930 offrent les caractéristiques d'une régression d'assez longue durée. Car la « croissance ralentie » que nous connaissons depuis 1973-74 demeure bien une période de croissance se produisant, en outre, selon un taux annuel moyen qui aurait fait le bonheur des pays les plus avancés au XIX° siècle. >>
12. Voir notamment, sur ce point, S. Kuznets: « La croissance économique des petites nations », Économie Appliquée, Paris, 1959. >>
13. Smith, Ricardo, Stuart-Mill… >>
14. Peut-on citer d'autres pays qui ont été capables de s'enrichir et de se développer, hormis ceux qui ont eu l'intelligence d'adhérer au système capitaliste? >>
15. Plus encore, certains (pas toujours les mêmes, à vrai dire) vont jusqu'à suspecter le satanique « Oncle Sam » de vouloir procéder à un assujettissement politique et économique de l'Europe elle-même qui, à terme, pourrait aller jusqu'à la dépouiller de ses spécificités culturelles, « exceptionnelles » ou pas, les plus attachantes. >>
16. J.-L. Mucchielli, Multinationales et mondialisation, Seuil (Points), Paris, 1998. Voir p. 17. >>
17. Ibid., p. 18. Notamment Singer Sewing Machine, Westinghouse, International Harvester, General Electric, Ford. >>
18. Notamment l'Allemagne. On peut par exemple citer ici Siemens, AEG, Hoechst, Bayer, BASF, Agfa. >>
19. Cela dit, il est bien clair et indiscutable que la CNUCED recensait en 2001 environ 60 000 entreprises multinationales, possédant quelque 800 000 filiales, et que plus de 80% d'entre elles étaient originaires des pays riches. Il nous paraît intéressant de noter que, pour les 20% restant, elles pouvaient pour la plupart être rattachées aux nouveaux pays industrialisés (Corée, Hong-Kong, Singapour, Taiwan, Mexique, Brésil). >>
20. À cette époque l'expression de firme multinationale n'était pas connue. Voir par exemple les travaux de Maurice Byé: « La grande unité inter-territoriale et les dimensions temporelles de son plan », Revue d'Économie Politique, mai-juin 1959, p. 269-312, et aussi du même auteur: « La grande unité inter-territoriale et les dimensions temporelles de ses plans », Cahiers de l'ISEA, n° 2, 1956. >>
21. Voir notamment, de H. W. Singer, « Economic progress in underdevelopped countries », Social Research, mars 1949, p. 2 et sq. et, aussi et surtout, «The distribution of gains between investing and borrowing countries», American Economic Review, Papers and Pro-ceedings, mai 1950, p. 473-485. Consulter également l'article fameux de R. Prebish, « Commercial policy in underdevelopped countries », American Economic Review, Papers and Proceedings, mai 1959. >>
22. A. Emmanuel, L'Echange inégal, Maspero, Paris, 1969; S. Amin, Le développement inégal, Éd. de Minuit, Paris, 1973. >>
23. Ce choix n'a rien d'arbitraire mais se trouve contraint par les statistiques disponibles en longue période. >>
24. Rappelons qu'au taux annuel de croissance géométrique de 1% une variable double tous les 70 ans. Les taux de croissance éco-nomique ici évoqués correspondent à des temps de doublement du PIB global qui oscillent entre 7 (Taiwan) et 20 ans (Inde) pour les années 1950-73 et entre 10 (Corée du Sud) et 20 ans (Brésil) pour la période 1973-98. >>
25. Source: A. Maddison, op. cit. Nos raisonnements s'appuient sur les contenus des annexes A2-b (p. 206), A3-b (p. 228) et F2 (p. 379). >>

BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE

Amin, S., Le développement inégal, Éd. de Minuit, Paris, 1973.
Barre, R., « Les échanges internationaux comme dynamisme de la croissance », Revue Économique, Juin 1965.
Batou J. et David, T., « Les deux mondialisations du XXe siècle: de 1900 à l'an 2000 », Économie Appliquée, Tome LV, n° 2, 2002, p. 7-37.
Bénichi, R., « La mondialisation aussi a une histoire », L'Histoire, n° 254, mai 2001.
Byé, M.,: « La grande unité inter-territoriale et les dimensions temporelles de son plan », Revue d'Économie Politique, mai-juin 1959.
Byé, M.,: « La grande unité inter-territoriale et les dimensions temporelles de ses plans », Cahiers de l'ISEA, n° 2, 1956.
Emmanuel, A., L'Échange inégal, Maspero, Paris, 1969.
Granier R. et M. Robert, M. (sous la direction de), Culture et Structures Économiques - Vers une économie de la diversité?, Economica, Paris, 2002.
Kuznets, S., « La croissance économique des petites nations », Économie Appliquée, Paris, 1959.
Maddison, A., L'Économie mondiale - une perspective millénaire, OCDE, Paris, 2001.
Maddison, A., Les phases du développement capitaliste, Economica, Paris, 1981 (traduction de l'anglais par R. Granier).
Mucchielli, J.-L., Multinationales et mondialisation, Seuil (Points), Paris, 1998.
Philip,A., « La Conférence de Genève, amorce d'un mouvement mondial irréversible », Développement et Civilisations, n° 19, septem-bre 1964.
Prebish, R., « Commercial policy in underdevelopped countries », American Economic Review, Papers and Proceedings, mai 1959.
Revel, J.-F., L'obsession anti-américaine - son fonctionnement, ses causes, ses inconséquences, Plon, Paris, 2002.
Singer, H.-W.: « Economic progress in underdevelopped countries », Social Research, mars 1949, p. 2 et sq. et, aussi et surtout, « The distribution of gains between investing and borrowing countries », American Economic Review, Papers and Proceedings, mai 1950.


Cet article a déjà fait l’objet d’une publication dans Le Québécois Libre du 10 mai 2003 (n° 124)

 
De Keynes aux socialistes d'aujourd'hui, via Strauss-Kahn, par Roland GRANIER
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MODULE N° 4

Dominique Strauss-Kahn, de passage à Paris le 20 février dernier, avait accordé un entretien télévisé à France 2. Numéro d’équilibriste s’il en fut, consistant à parler environ ¼ d’heure pour ne pas dire grand-chose ou pour en dire soit trop, soit trop peu (notamment aux yeux des économistes même si, paradoxalement, il l’est lui-même !).
Il était en effet assez curieux d'entendre affirmer, en raisonnant visiblement au niveau mondial, que c’est en Europe que se rencontrerait la plus forte « souffrance sociale » et, mieux encore, trop facile de saluer les conceptions de Jacques Delors (dont DSK aurait probablement concurrencé la fille quand serait venu le temps des primaires socialistes) pour nous asséner essentiellement que ce dernier fut partisan du déploiement d’une politique de grands travaux en Europe, comme si la chose était de ce fait à la fois évidente, incontournable et fort simple. En fait, outre l’effet d’annonce que pouvait constituer cette dernière affirmation, assez nonchalamment énoncée, il me paraît toujours indispensable de démasquer certains écueils que l’intéressé ne pouvait ignorer mais qu’il avait, de fait, totalement occultés. Car, même s'il ne semble plus pouvoir être question, en septembre 2011, d'une candidature DSK à la Présidence de la République, la probabilité de voir se multiplier les projets d'inspiration keynésienne demeure forte compte tenu de la progression enregistrée par certains socialistes, plus réformateurs que révolutionnaires, dans les sondages d'opinion... 
Pour commencer, avant le mandat de Sarkozy il y eut le long règne de Chirac générateur, chacun le sait, d’un élargissement abusivement précipité de l’Union européenne. Il en est résulté une forte aggravation de la complexité des questions à résoudre, tant humaines qu’économiques et matérielles, ainsi qu’une amplification sans précédent de l’hétérogénéité démographique et socio-économique de la nouvelle Union. Ce qui rend particulièrement problématiques les recherches et projets qui essaient de tracer, ne serait-ce qu’en pointillé pour l’instant, les contours d’une future politique économique commune à l’Europe élargie (et d’ailleurs toujours en voie d’élargissement... en particulier la fort délicate question turque reste en suspens...).
Ensuite, parler dans de telles conditions d’une politique keynésienne européenne laisse pour le moins rêveur quand on sait l’importance que revêt, dans un tel cadre, l’homogénéité structurelle et la bonne articulation (notamment des niveaux de développement et/ou d’industrialisation) de l’espace économique concerné. L’Union européenne est désormais, qu’on le veuille ou non ou qu’on répugne ou pas à l’avouer, un ensemble hétérogène  de nations, pour les unes relativement riches et dans lesquelles les politiques d’inspiration keynésienne peuvent réussir et, pour une bonne part aussi, de pays en développement où ces mêmes politiques sont généralement vouées à l’échec vu l’inexistence des structures économiques et sociales qui leur sont indispensables. Les risques, d’un côté, d’aggravation des inégalités européennes de revenus et, d’un autre côté, de surgissement de tensions inflationnistes d’intensité très variable dans l’espace européen, ce qui ferait courir de grands dangers à l’Euro, nous semblent a priori  difficilement évitables.
Et il convient également de ne pas perdre de vue l’épineuse question du futur centre de décision macroéconomique de l’Union (certes, il en faudra bien un, un jour !). Depuis les élargissements des années 1990-2005 (en gros), depuis la crise financière et économique, depuis la valse-hésitation des pays membres face à la question de la Constitution  de l’Union, la cacophonie européenne est devenue telle qu’on aimerait bien savoir comment les socialistes envisageraient de rassembler et "solidariser" des énergies aussi variées en qualité et en intensité, en vue de définir une politique européenne de relance (par grands travaux ou autre) digne de ce nom.
On ne peut que souhaiter bien du courage aux partisans du keynésianisme pour faire aboutir pareille hypothèse...

                                                                                                                      Roland GRANIER
                                                                                                    27/02/2011 puis 01/06/2011 et 25/08/2011

 
Le destin des pays africains, par R. Granier
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MODULE N° 5

LES PRÉTENDUS « LAISSÉS POUR COMPTE » DE LA MONDIALISATION: LE CAS DES PAYS AFRICAINS

par Roland Granier


S'il est, hélas, une région du monde laissée pour compte dans le cadre du développement incontestable de l'économie mondiale, c'est bien l'Afrique.
Dans son ensemble, certes, mais plus particulièrement dans sa partie sub-saharienne. Travaillant, en fonction des données disponibles, sur un échantillon de 57 pays africains dispersés sur l'ensemble du continent (nord et sud du Sahara), Angus Maddison(1) propose l'estimation suivante de leur évolution démo-économique globale, pour les années 1950-1998, en taux de croissance annuels moyens calculés sur des données exprimées en termes réels: 

                                                                        1950-73 1973-90 1990-98 1973-98 1950-98
PIB total                                                         4,45         2,90         2,40         2,74         3,55
Population                                                     2,33         2,81         2,56         2,73         2,54
PIB par tête                                                   2,12         0,09         -0,16         0,01         1,02

Il est tout à fait clair que les performances économiques sont faibles. Elles le sont dans l'absolu, eu égard aux performances généralement observées dans le monde contemporain. Elles le sont aussi en termes relatifs, eu égard notamment à la croissance démographique qui demeure très élevée. Il en résulte une stagnation impressionnante des revenus par tête qui traduit bien l'enlisement dans la pauvreté caractérisant ce continent. On a pu calculer, pour donner une indication frappante, qu'il conviendrait que la plupart des pays du continent africain connaissent un taux de croissance annuel moyen de l'ordre de 12% par an de leur revenu réel par tête pour qu'ils puissent espérer rejoindre les niveaux de vie européens dans un délai de 25 ans, et ceux des pays « neufs » dans les trente prochaines années(2). À l'évidence, cela est totalement hors de leur portée. Et, dans le cas où la croissance de leur revenu per capita et à prix constants s'établirait à 5% seulement par an (ce qui constituerait déjà une performance étonnante), il leur serait nécessaire d'attendre quelque 85 ans pour rattraper les pays européens(3).

Il n'est naturellement pas inintéressant de rapprocher toutes ces observations de l'évolution des exportations et du degré d'ouverture sur l'extérieur de l'ensemble du continent(4): 
                                                                                1950         1973         1990         1998
Part (%) des exportations dans le PIB                      15,10     18,36         11,55         14,90 

                                                                                 1950-73             1973-90             1990-98             1973-98             1950-98
Taux de croissance annuels des exportations          5,34                     0,13                     5,72                 1,88                     3,52

Le degré d'ouverture n'est ni négligeable, ni explosif, de l'ordre, en gros, de 15% au début et à la fin de la longue période retenue. Mais, ce qui est le plus frappant, c'est d'une part la baisse assez générale de la croissance des exportations de 1973 à 1998 (malgré le sursaut des années 1990-98) par comparaison à ce qui était observable de 1950 à 1973 et, d'autre part, les importantes fluctuations des taux de croissance constatés. Voici donc un continent enlisé dans la misère et la stagnation et doté d'un commerce extérieur à la fois stagnant et fortement instable... Et la mondialisation est souvent tenue pour responsable de cet état de choses. La technique des « boucs émissaires » est en effet bien connue de tous ceux qui veulent à tout prix justifier l'injustifiable.

À un degré aussi général et large d'observation on ne voit vraiment pas en quoi la mondialisation pourrait être mise en accusation. D'une part parce que l'Afrique n'est certainement pas le continent qui y a le plus participé depuis deux ou trois décennies. D'autre part parce que tout un chacun devrait très bien savoir ou admettre que cette partie du monde est probablement celle qui a accumulé le plus d'erreurs et amoncelé les plus nombreuses absurdités, tant politiques qu'économiques, depuis l'accession de ses diverses composantes au statut d'États indépendants.

Pour ce qui est tout d'abord du nord du continent, il est clair que l'Algérie, qui pourrait être aujourd'hui le « grenier » et le « potager » de l'ensemble du Maghreb, s'est livrée pieds et poings liés aux chantres, marxistes ou « marxisants », d'une croissance à la soviétique axée sur l'industrie lourde. Elle n'a pas hésité à sacrifier une agriculture originellement riche et dynamique et à ignorer délibérément (doctrine de Boumédienne, notamment) un débordement démographique totalement débridé. Ce qui se paye, depuis l'indépendance du pays, par une régression sans précédent du revenu per capita et, plus récemment, par l'émergence d'une opposition islamiste aussi déstructurante et meurtrière qu'impitoyable.

D'éminents conseillers de même obédience (à moins que ce ne soient strictement les mêmes?) avaient précédemment opéré en Tunisie, pays qui sut à temps renverser (1969) les curieuses orientations imposées sur leur conseil par le premier ministre Ahmed Ben Salah, et sévirent ensuite à Madagascar dont on sait l'actuel état de délabrement économique, politique et moral... La mondialisation est bien loin, en pareil domaine, d'apparaître comme un facteur déterminant d'une telle situation, hélas plutôt lamentable d'autant que, dans le cas de l'Algérie, les ressources pétrolières n'ont pas fait l'objet d'affectations rationnelles au profit du développement du pays, mais ont bien plus souvent alimenté la corruption et les revenus officiels ou occultes de minorités privilégiées.

Si l'on passe à l'Afrique sub-saharienne, le constat est du même ordre, sinon de même nature. Il suffit de feuilleter deux annuaires statistiques internationaux(5), l'un publié dans le cours des années 1950, l'autre tout récent, pour s'en convaincre. Certes les valeurs absolues ont évolué. Mais les parts relatives des secteurs, l'importance en pourcentage des accroissements de population, la nature des productions et des exportations n'ont que très peu varié au sud du Sahara. À tel point que l'on peut se demander, face à un tel constat, ce qui a bien pu se passer dans ces économies depuis trente, quarante ou cinquante ans. Question d'autant plus pertinente que, cumulativement parlant, l'aide publique – bilatérale, multilatérale, ou encore émanant d'organisations internationales – consentie depuis 1950 aux divers pays d'Afrique doit bien représenter, en dollars constants, la valeur globale de deux « Plans Marshall »...

Les raisons de la stagnation

La réponse est relativement simple: fonctions publiques aux effectifs pléthoriques et injustifiés, entreprises publiques largement improductives, corruption généralisée impliquant tout autant les divers responsables publics que ceux du secteur privé, prolifération d'empereurs d'opérette ou de chefs d'États mégalomanes et somptuairement dépensiers, exerçant en outre des pouvoirs à la légitimité le plus souvent douteuse, essaimage de guerres tribales ou ethniques particulièrement meurtrières et naturellement déstabilisantes(6), telles sont à notre sens les raisons essentielles qui peuvent rendre compte de la stagnation relative de l'Afrique noire.

Raisons culturelles (lato sensu) si l'on veut, mais surtout raisons politiques et, dans une certaine mesure tout au moins, raisons historiques. La dimension politique est sans doute la plus grave. En l'absence de toute culture moderne d'État et de structures politiques et administratives rationnelles et authentiquement démocratiques, face aussi à l'impuissance engendrée par celles qui existent, les dirigeants de ces pays semblent s'imaginer que la seule solution à leurs difficultés réside dans une superposition de réglementations ou d'accords qui lieraient les partenaires en présence dans l'ordre des relations commerciales internationales. On retrouve ici la vieille manie africaine de recourir toujours à l'Administration ou à toute autre forme d'intervention ou de réglementation publique, dès qu'une difficulté est rencontrée.

Comme le note pertinemment Jean-Louis Caccomo, « les interventions publiques dans le fonctionnement des marchés sont généralement motivées par des objectifs louables, mais c'est justement par rapport à ces objectifs que l'économiste a le devoir de montrer que ces ingérences ont souvent des effets bien plus pernicieux que le défaut supposé qu'elles étaient censées corriger. De plus, c'est mettre le doigt dans des problèmes inextricables car, étant d'emblée mal posés, ces problèmes sont sans solution. Il n'y a pas de prix faible ou de prix élevé en économie; il y a soit abondance, soit pénurie de tel ou tel bien. »(7) En d'autres termes, ces dirigeants n'ont pas compris que les prix internationaux des produits de base sont des prix de marché, à ce titre non manipulables, que leur niveau dépend des quantités produites mais aussi de la demande et donc des besoins, objectivement constatables, de leurs partenaires commerciaux (c'est-à-dire, à court terme, de la conjoncture régnant chez ces derniers), en un mot que les marchés ne sont que des régulateurs ajustant les offres et les demandes à un certain niveau de prix, et qu'il est toujours pour le moins paradoxal et absurde, inefficace et dangereux de vouloir « réguler les régulateurs ». Et, de fait, les multiples tentatives visant à passer des accords internationaux en vue de « stabiliser » les cours ont été, partout et toujours, vouées à l'échec(8).

Cinquante années, cela constitue pourtant une assez longue période. Toute une vie humaine dans le relatif de nombre de ces pays. Deux « Plans Marshall » d'aide publique, cela représente des sommes fabuleusement élevées. Le sentiment de gâchis et de temps inutilement perdu est ici inévitable. Ce délai et ces moyens fort substantiels auraient probablement pu, sous d'autres régimes, aboutir à l'amorce d'un développement plus raisonné, plus autocentré peut-être, compte tenu notamment de la vastitude des territoires, en un mot plus authentique. Mais pas plus que celui des gens, on ne peut faire le bonheur des peuples malgré eux. Les pays d'Asie, probablement plus sérieux dans leurs choix politiques et mieux à même de se prendre en charge, ont indiqué certaines des voies possibles.

Ainsi l'adoption de la « Révolution verte » vers 1965 a conduit des pays comme l'Inde et l'Indonésie à passer d'une situation d'importateurs nets à la position d'exportateurs nets de céréales – ce qui ne paraissait pas pensable au début de la décennie 1960 – et à améliorer ainsi de 20% leurs disponibilités alimentaires par habitant, en vingt ans environ. Depuis son passage au capitalisme, pudiquement qualifié de « socialisme de marché » (il faut bien sauver la face!), le Viet-Nam est devenu un important exportateur net de riz après avoir souffert d'une extraordinaire insuffisance, en ce domaine, tout au long de la phase d'économie intégralement planifiée(9). Ce même Viet-Nam et aussi, d'ailleurs, la Chine populaire également convertie aux charmes du « socialisme de marché », s'offrent aujourd'hui le droit et le luxe d'accueillir les délocalisations opérées par des multinationales appartenant, entre autres, aux... « dragons » et autres « tigres » asiatiques ! La crainte de la mondialisation ne paraît pas très paralysante dans ces régions du monde, car le préalable d'une structure économique solide s'est trouvé parfaitement assuré.

Le cas des pays pétroliers

De même, penchons-nous quelques instants sur le proche passé des pays « pétroliers ». Ils fournissent, en effet, un intéressant exemple des errements de politique économique auxquels l'on a pu assister dans les trente dernières années du XXe siècle, et tout particulièrement au cours des années 1973-1990.

Et commençons par un peu d'histoire. Pour l'École mercantiliste (qui s'étend approximativement du début du XVIe siècle au milieu du XVIIIe siècle), la possession des métaux précieux, qui servaient alors de monnaie, était source de richesse et de puissance économique.

°°°°°° Sans doute cette pensée, du moins dans ses formulations les plus rudimentaires et les plus précoces, fait-elle une certaine confusion entre sources et effets de la richesse. Quoi qu'il en soit, l'afflux d'or et d'argent d'Amérique Latine vers l'Espagne et le Portugal a, on le sait, provoqué de grands bouleversements dans la vie économique de l'Europe occidentale: d'abord, bien entendu, dans la péninsule ibérique où les pouvoirs publics ont essayé, en vain, d'interdire l'exportation des métaux précieux, puis dans les pays environnants (France, Pays-Bas, Royaume-Uni) fournisseurs de produits finis à destination des Espagnols et Portugais, soudainement enrichis et avides de biens de luxe. On peut soutenir, en résumant certes beaucoup, que ces pays n'ont pas su profiter de cette manne, car ils ont préféré consommer des produits importés des nations plus industrieuses plutôt qu'investir, chez eux, dans l'agriculture et l'industrie. L'analogie avec quelques pays exportateurs de pétrole au cours des années 1973-90 est évidente...

Chacun sait qu'en matière de ressources naturelles extraites du sous-sol les « rentes minières » peuvent gonfler les revenus qui en sont issus au-delà de l'imaginable: par exemple, le « full cost » d'un baril de pétrole (qui inclut les dépenses d'exploration fructueuses et infructueuses et, également, les frais d'exploitation et de transport jusqu'aux ports d'embarquement) ne dépassait guère, vers 1990, un dollar dans beaucoup de pays du golfe arabo-persique; même si, apparemment, on a l'impression qu'il faut beaucoup de capital pour extraire pétrole ou gaz, le rapport caractéristique capital/production est, en fait, très faible; alors que l'autre rapport caractéristique, capital/emploi, est en revanche très élevé dans cette activité hautement « capitalistique »; quand le baril atteint 34 dollars et plus (ce qui fut le cas en 1980 et immédiatement après), on peut mesurer l'importance de la « rente » (revenu sans autre justification économique que le phénomène de rareté) perçue.

Au début des années 80, on pouvait dresser le bilan suivant des montants des revenus annuels engendrés par les productions minières mondiales:
• 650 milliards de $ pour le pétrole (soit à peu près PIB français annuel de l'époque);
• 150 milliards de $ pour le gaz naturel;
• 100 milliards de $ pour la houille;
• 25 milliards de $ pour l'or;
• 20 milliards de $ pour le cuivre.
Et l'on se souviendra que le soi-disant revenu par tête atteignait des sommets, à l'époque, dans certains pays peu peuplés de l'OPEP: 15 000 à 30 000 $ en Arabie, au Koweït, dans les Émirats, de même qu'en Libye.

Évidemment, ces valeurs – constituées, répétons-le, pour l'essentiel de rentes minières analogues à des rentes foncières perçues par de riches propriétaires terriens – sont très fluctuantes, les prix du pétrole, du gaz, de l'or et autres produits des industries extractives étant soumis à des soubresauts brutaux. Par exemple, entre juillet 1980 et novembre 1986, le prix du pétrole a chuté de 70%; de même le prix de l'or a perdu près de 60% en l'espace de trois ans, entre 1980 et 1983 exactement (chute de 800 $ l'once troy, à 350 $ environ). Même alentour de 1990, malgré la chute des cours mondiaux observée par comparaison à ceux de l'année 1980, le pétrole et le gaz représentaient plus de 95% des exportations totales (et autour des trois quarts de la valeur globale du PIB) dans des pays comme l'Algérie, la Libye, et dans plusieurs nations du golfe arabo-persique.

Qu'est devenue cette manne? Certains de ces États ont essayé, avec un certain succès, de s'industrialiser et de développer l'éducation générale et la formation professionnelle, gages d'une croissance future moins aléatoire (Arabie Saoudite, par exemple, mais c'est là un cas malheureusement isolé). D'autres ont constitué un véritable empire financier dans les pays riches (Koweït): l'impossible absorption de sommes considérables a alors bien plus débouché sur des investissements et placements extérieurs que sur l'installation de structures productives intérieures fiables. D'autres encore ont plutôt décidé d'accroître massivement leur consommation civile, à coups d'importations généralement luxueuses, au profit, bien sûr, de minorités privilégiées (Algérie, Gabon, Venezuela). D'autres, enfin, ont cru devoir consacrer l'essentiel de leurs surplus financiers à des dépenses militaires aussi improductives que dangereuses et, aujourd'hui, menaçantes (Libye et, jusqu'à une date récente, Irak).

Mais où réside, dans tout cela, la responsabilité de la mondialisation ?





1. Angus Maddison, L'Économie mondiale - une perspective millénaire, OCDE, Paris, 2001. Annexe A, tableaux A4-a, A4-b, A4-c, p. 237-240. >>
2. Australie, Canada, États-Unis, Nouvelle-Zélande. >>
3. Voir J.-F. Verne, Les avantages de la mondialisation en termes de croissance et de niveau de vie, CEREFI, Note de Recherche, décembre 2002, Faculté d'Économie Appliquée d'Aix-Marseille. Voir notamment p. 25-26. Les calculs effectués s'appuient sur les statistiques de Maddison concernant l'Europe, les pays « neufs » et l'Afrique (op. cit.), sur les revenus par tête de 1998 et sur les taux de croissance annuels moyens des revenus par tête observés sur la longue période 1820-1998. >>
4. Ibid., tableau F3, p. 380. >>
5. De l'ONU par exemple. >>
6. Reconnaissons sur ce point que la colonisation, qu'elle ait été belge, française, anglaise, italienne ou allemande, a fait surgir, au moment de la grande vague des indépendances nationales, des nations au découpage géographique et aux frontières totalement arbitraires. Les guerres qui prolifèrent en Afrique depuis plus de 20 ans font inévitablement penser à la vieille question des « nationalités », si ce n'est à la « purification ethnique » récemment en vogue dans les pays balkaniques. >>
7. Jean-Louis Caccomo, « La mondialisation – Réflexions autour d'un concept ambigu », in Roland Granier et Martine Robert (sous la direction de), Culture et Structures Économiques – Vers une économie de la diversité?, Economica, Paris, 2002. >>
8. Diverses techniques ont été testées: financements « conpensatoires », accords « de produits », contrôle des prix. Aucun résultat convaincant et, surtout, durable n'a pu être obtenu. >>
9. Van Toan NGO, Transition, ouverture et développement économique du Viet-Nam, Thèse Université d'Aix-Marseille, Novembre 2001, polycopié. >>

BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE

Caccomo, J.-L., « La mondialisation – Réflexions autour d'un concept ambigu », in Roland Granier et Martine Robert (sous la direction de), Culture et Structures Économiques – Vers une économie de la diversité?, Economica, Paris, 2002.
Maddison, A., L'économie mondiale - une perspective millénaire, OCDE, Paris, 2001.
Maddison, A., Les phases du développement capitaliste, Economica, Paris, 1981 (traduction de l'anglais par R. Granier).
NGO, V.-T. Transition, ouverture et développement économique du Viet-Nam, Thèse Université d'Aix-Marseille, Novembre 2001, polycopié.
Verne, J.-F., Les avantages de la mondialisation en termes de croissance et de niveau de vie, CEREFI, Note de Recherche, décembre 2002, Faculté d'Économie Appliquée d'Aix-Marseille.

Cet article a déjà fait l’objet d’une publication dans Le Québécois Libre du 7 juin 2003.

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